Carla et Mohamed Raïss El Fenni ont décidé d’y établir leur bastion. Ils ont ouvert sur la place du Tabor une galerie exposant les artistes régionaux, « pour mettre un peu d’animation dans ce lieu, qu’il ne soit pas seulement résidentiel ». Mohamed a toujours aimé la Kasbah : « Ce n’est pas moi qui l’ai choisie, c’est elle qui m’a choisi ». Les choses étant ce qu’elles sont, ils étaient destinés l’un à l’autre ! Mohamed est heureux du cosmopolitisme, de cette coexistence sociale, de la vie qui règne au rythme des cris des enfants. Et c’est là, dit-il, que les fêtes musulmanes sont les plus belles ; qu’elles sont vécues de la façon la plus pleine. Loin de ces fêtes, il avait offert une soirée, en collaboration avec le consulat d’Allemagne, qui avait investi la place du Tabor entière de tentes caïdales, de tapis et de gnawas. Modestement, il ne rappellera que ces trois jours de 1978 durant lesquels, pour une œuvre de bienfaisance, la Kasbah entière était devenue un lieu de fête : le chemin de Bab Marshan jusqu’au méchouar était recouvert de tapis, le palais du Sultan était transformé en lieu de réception, un particulier avait élevé une tente où un cocktail était offert à Tanger, tandis que Régine avait métamorphosé durant trois nuits le restaurant du Détroit en discothèque…
Anthony Williams, cinéaste, est arrivé il y a trente ans dans la Kasbah et n’en est plus reparti. Fasciné par le monde musulman, féru de culture marocaine, la Kasbah représente pour lui le meilleur lieu « pour vivre près des marocains, les connaître et apprendre à vivre dans la différence ». Quel que soit le voyage qu’il effectue, il est toujours heureux de revenir dans sa « communauté », où il connaît tout et est connu de tous. Il nous rappelle qu’ici ont été tournés « poor young little rich girl », sur la vie de Barbara Hutton, le documentaire sur Randy Weston, « un denrier été à Tanger » d’Arcady, « les chevaux de fortune » de Jilali Ferhati, ainsi que tant s’autres films.
Absalam Akaboune habite un magnifique petit palais dont le patio aurait été peint par Delacroix. Toutes les célébrités passent chez lui, le temps d’une fête ou d’un long séjour. Les concerts qui sont donnés dans cette demeure résonnent encore entre les murs de la Kasbah : Mick Jagger, Randy Weston et les Jujukas sont ses intimes. Absalam aime la Kasbah parce qu’elle « est un concentré de marocanité ». Il la vit comme un théâtre, une grande scène de la vie quotidienne. Son regard est probablement le plus nostalgique et ses propos regrettent « les temps du grand spectacle tangérois, des malfrats aux belles gueules, des espions de tous bords et des visites médiatisées de vedettes internationales ». Son vœu le plus cher serait que la Kasbah regagne sa beauté, ses fastes, que les esthètes habitant la ville, artistes praticiens ou dans l’âme, intellectuels, se réapproprient ce lieu propre à les inspirer. « La Kasbah devrait être considérée comme un musée habité » et mériterait les égards qu’on lui devrait alors : qu’on la respecte en la laissant ce qu’elle est, tout en lui offrant couleurs, verdure et propreté. La vue, de l’un de ses salons, domine la médina, défie les boulevards, embrasse la baie et laisse effectivement naître des idées de grandeur et de beauté… Luxe, calme et volupté.
Le confort qui règne chez Farida Benlyazid est sous-tendu de la vie intense qui grouille autour de la maison. Charmant quartier que ce Gourna caché. Elle est venue habiter la Kasbah parce qu’elle fut la scène de ses jeux d’enfants, son père habitant près de là. Mais c’est en découvrant son actuelle maison, décorée par Stewart Church, qu’elle décida d’emménager ici : et incontournable ment, ces murs à eux-seuls savent évoquer l’hospitalité. Farida annonce que dès qu’elle rentre dans la Kasbah, elle se sent chez elle, en famille. Au pied de sa terrasse, le haut-bois des nuits ramadanes chante : à l’heure du s’hour, le bruit du tambour résonnera : on en vient à regretter les canons qui annonçaient la rupture du jeûne. Puis, avec son humour, sont évoqués les souvenirs des affres qu’aura vécu la famille Douglas, propriétaire de la maison où furent tournées des scènes cocasses de « Prick up your ears » sans qu’aucune autorisation fût donnée. Toujours pour maintenir la bonne humeur, pointant la reproduction d’une toile de Matisse, elle montre d’où s’est envolé Timothy Dalton, sur un tapis volant, dans « Tuer n’est pas jouer ». C’est peut-être cela qui crée avec le plus de vivacité un condensé de James Bond, Matisse et Stephen Frears, sous le toit de l’auteur de « Poupée de roseau ! »












